XIV

 

Les victimes

 

Pour la première fois, Edwin Coppie avait aperçu le major Flogger, quand il revint, armé, sur le balcon.

Il dit un mot à deux des Brownistes, qui, mettant pied à terre, s’élancèrent vers l’escalier de la maison.

Quelques secondes après, ils surprenaient le major, lui arrachaient sa carabine et l’attachaient par les poignets à la balustrade de son balcon.

Pendant ce temps, John Coppeland s’approcha de Coppie, qu’il n’avait pas vu et dont il n’avait pas entendu, parler, depuis que ce brave jeune homme l’avait conduit, avec sa bande d’esclaves marrons, au Canada.

– Ah ! dit le nègre, en lui prenant respectueusement la main ; ah ! je vous reconnais ; j’espérais en vous ! je...

Edwin l’interrompit.

– Nous causerons plus tard, John. Maintenant, il faut partir au plus vite. Y a-t-il des chevaux ici ?

– Oui.

– Eh bien, prenez-les ; que ceux qui nous voudront suivre en fassent autant, et en route !

– Amis, à l’écurie ! cria Coppeland aux esclaves.

Plusieurs s’y précipitèrent. Tous les chevaux furent saisis, bridés tant bien que mal ; les nègres les enfourchèrent, puis rentrèrent dans la cour où se tenaient leurs libérateurs.

John donna un des animaux à son père et hissa sur sa propre selle son aïeul, qui ne cessait de bredouiller :

 

Mais la délivrance

Un jour viendra,

Li fera bombance

Et li chantera.

 

John, ensuite, se plaça derrière le vieillard, l’enlaça de sa main droite pour le soutenir, et de la gauche saisit les rênes de leur monture.

Plusieurs de ses compagnons de servitude imitèrent cet exemple, qui pour un père, un frère infirme, qui pour une femme, qui pour un enfant.

Du haut du balcon, le major Flogger jurait et proférait des menaces épouvantables, en s’efforçant de rompre ses liens.

Malgré ses cris, malgré ses prières, les nègres qui lui restaient fidèles n’osaient venir à son secours.

Mais, quelques-uns des rebelles s’avisèrent de mettre le feu à l’écurie où ils avaient volé leurs chevaux. Ils voulaient encore piller l’habitation ; les Brownistes s’y opposèrent, en déclarant qu’ils brûleraient la cervelle au premier qui l’entreprendrait.

Déjà, un jet de flamme, sorti d’une des fenêtres des communs, annonçait l’incendie.

Edwin Coppie jugea qu’il était prudent de battre en retraite.

Il donna des ordres à cet effet.

On les écouta.

Les abolitionnistes s’éloignèrent au galop, entourés d’une cinquantaine de nègres qui acclamaient tumultueusement le nom de Brown.

D’abord, tout occupé du soin de leur fuite, Edwin Coppie ne put échanger que de rares paroles avec Elisabeth Coppeland.

Mais, après la halte, où ils rencontrèrent John Brown, n’étant plus obligés de tenir leurs chevaux à une allure aussi rapide, une conversation soutenue s’engagea entre les deux jeunes gens.

Elisabeth raconta à Coppie comment une imprudence, le désir d’assister à la fête de l’indépendance, les avait poussés à passer du territoire britannique sur celui des États-Unis.

Ils avaient été repris et renvoyés à leur ancien maître, qui s’en était débarrassé en vendant au major Flogger, son grand-père, son père, son frère et elle.

– Je vous croyais mariée ? dit Edwin.

Bess tressaillit.

– Ma foi, oui, continua Coppie. N’étiez-vous pas fiancée à un mulâtre ?

– C’est vrai, balbutia-t-elle en baissant la tête.

– Shield Green, si je ne me trompe, celui qui conduisait votre troupe au Canada, quand vous êtes venus frapper à notre porte, à la rivière des Moines.

L’esclave ne répondit pas.

– Vous ne l’avez donc pas épousé ? demanda Coppie.

– Non, monsieur, dit-elle vivement.

– Ah ! fit-il d’un ton indifférent

Au bout d’un moment il reprit :

– C’est un brave garçon que ce Green. Je voudrais l’avoir parmi nous.

– Il est resté au Canada, dit Elisabeth.

– Comment ! il n’a pas eu le même sort que vous ?

– Non, car il ne nous avait pas accompagnés à cette fête !

– Vous devez avoir grand-soif de le revoir ? dit Edwin en souriant doucement.

Bess demeura silencieuse.

– Shield Green est votre fiancé, n’est-ce pas ?

– Oui, dit-elle très bas.

– Eh bien, ajouta Coppie, je veux vous ramener à lui ; je l’aime. Il est adroit, habile et courageux.

La négresse soupira, mais sans faire une seule réflexion.

Il y eut une pause.

La caravane longeait toujours la route de l’Osage, à travers un pays désert, quoique plantureusement doté par la nature.

Grasse, luxuriante de verdure, était la prairie épanouie à leurs pieds, et dont les limites se perdaient à l’horizon, dans le bleu de la voûte céleste.

Çà et là un bouquet d’arbres en fleurs relevait, par des nuances d’or, de pourpre ou d’albâtre, l’uniformité de la teinte générale.

Sur les branches de ces arbres on voyait voltiger des tétras au brillant plumage, et, dans le fond de la plaine, un troupeau d’antilopes s’ébattait au pied d’un monticule.

Sous les buissons gloussait la poule des prairies ; l’air était embaumé de senteurs agréables ; il faisait bon vivre, bon respirer, à pleins poumons, les parfums de liberté qui semblaient courir avec la brise dans l’atmosphère.

Cependant, quoique l’heure fût peu avancée, le soleil était déjà chaud.

Il promettait une journée brûlante.

Après avoir chevauché pendant deux heures encore, Edwin, de concert avec les fils de Brown, décida qu’il fallait donner du repos aux bêtes et aux gens, car les uns et les autres étaient exténués.

On s’arrêta sur le bord d’une anse.

Les chevaux furent débridés, pour qu’ils pussent paître plus commodément le gazon, et les fugitifs, après avoir mangé quelques provisions, se couchèrent à l’ombre des saules qui bordaient la rivière.

Jules Moreau vint s’étendre à côté de Coppie.

– Ah çà, lui dit-il en riant malicieusement, je crois que vous avez trouvé Paméla, vous ; et cette belle fidélité que vous professiez pour miss Rebecca Sherrington court des risques, hein ?

En prononçant ces mots, le Parisien attachait un regard voluptueux sur Elisabeth, qui dormait à quelques pas d’eux.

– Je ne vous comprends point, répondit sérieusement Edwin.

– Bah ! fit Moreau d’un ton incrédule, vous prétendriez peut-être que cette sable nymph[9] n’a pas touché votre cœur.

Coppie haussa les épaules.

– Cependant, insista Jules, je vous ai observés, l’un et l’autre, en route ; elle vous regardait et vous serrait...

– Ah ! vous êtes fou ! s’écria Coppie avec impatience...

– Il n’y a pas de quoi, repartit le Français, noire ou blanche, quand une femme a des traits, une taille, comme ceux-là, on peut être fier...

– J’ai autre affaire en tête, répliqua sèchement Edwin pour mettre fin à une conversation qui le fatiguait.

– Eh bien, vrai, là, parole d’honneur, j’ai envie de lui tailler deux doigts de cour à cette princesse d’ébène, continua l’incorrigible Moreau.

– À votre aise ; mais je vous préviens qu’elle ne vous écoutera pas. C’est une fille sage, et d’ailleurs fiancée !

– Fiancée ! raison de plus ! superbe ! délicieux ! C’est le piment de la chose. Dites-moi, Edwin, à qui est-elle fiancée ? À quelque monarque du sombre empire ! Moi, je lui offre de blanches et virginales fiançailles !

Malgré sa gravité, Edwin ne put s’empêcher de sourire.

– Voulez-vous être mon interprète auprès de cette exquise peau noire ? continua le pétulant Parisien. C’est, ajouta-t-il, un de ces petits services d’amitié qu’on se rend aisément dans notre pays. Ah ! les jolies têtes, la merveilleuse antithèse que nous présenterions sur le même oreiller, Edwin !

– Chut ! dit celui-ci en posant le doigt sur ses lèvres.

– Qu’y a-t-il donc ? Vous m’effrayez !

– Silence !

Et Coppie colla son oreille contre le sol.

Retenant son haleine, il écouta pendant une minute.

Puis il se redressa en s’écriant :

– À cheval ! à cheval ! on nous poursuit !

Réveillés en sursaut par ce cri, tous les hommes se précipitèrent pêle-mêle vers leurs montures. Mais grande fut la confusion. Quelques disputes s’élevèrent au sujet de la possession des chevaux. Malgré les efforts d’Edwin et des fils de Brown pour rétablir l’ordre et accélérer le départ, un quart d’heure s’écoula avant que les animaux eussent été repris et harnachés.

La moitié des gens n’était pas encore prête lorsqu’au pied d’un cap, qui se projetait sur la rivière, apparut une troupe de cavaliers.

Ces cavaliers, les nègres fugitifs les reconnurent immédiatement.

– Massa Flogger ! massa Flogger ! clamèrent-ils avec des accents de terreur indicible.

C’était, en effet, le major.

Après avoir traversé l’Osage, sur la foi des paroles de John Brown, il avait rencontré un squatter[10], lequel, interrogé, lui affirma avoir distingué, peu de temps auparavant, un grand nombre de blancs et de nègres qui remontaient à franc étrier, l’autre bord de l’Osage.

Les esclavagistes n’eurent pas de peine à croire aux assertions de cet individu, car rien, du côté où ils se trouvaient alors, n’indiquait le passage d’une troupe d’hommes à cheval.

De nouveau, ils franchirent l’Osage.

Vers midi, ils tombaient, à l’improviste, sur les Brownistes.

– Nous avons perdu trop de temps, dit Edwin à Moreau en lui montrant leurs ennemis qui accouraient ventre à terre.

– Pardieu ! répondit le Parisien, je n’en suis pas fâché. Nous leur taillerons des croupières.

– Il faut nous battre ! En avant ! cria l’un des fils de Brown.

– Oui, dit Coppie, que les nègres se sauvent, tandis que nous arrêterons ici cette horde de pharisiens.

– Moi, je veux rester avec vous, objecta John Coppeland.

– Non, lui dit Edwin, emmenez votre sœur et vos parents, et dirigez tous vos compagnons sur Ossawatamie.

Le nègre sentit qu’à cet instant l’obéissance passive était un devoir ; il rassembla promptement les esclaves et partit avec eux, pendant qu’Edwin disposait ses hommes en front de bataille.

Dès que les esclavagistes furent à leur portée, ils les reçurent par une grêle de balles qui firent vider les arçons à quatre d’entre eux.

Le major Flogger fut blessé légèrement à la cuisse.

Sa fureur redoubla. Il donna l’ordre de charger les abolitionnistes.

Que pouvaient ceux-ci contre une troupe cinq fois plus nombreuse que la leur ?

Cependant, ils tinrent leurs adversaires en échec pendant plus d’une heure ; car, dans leur empressement, ces derniers n’avaient emporté que fort peu de munitions.

Mais l’un des fils de Brown, ayant eu son cheval tué sous lui, et ne pouvant se dégager, fut impitoyablement fusillé par les esclavagistes.

L’autre, Frederick, un vaillant jeune homme, avait volé au secours de son frère.

Les assaillants l’entourèrent, s’emparèrent de sa personne après l’avoir couvert de blessures et le conduisirent au major Flogger, qui avait mis pied à terre pour examiner sa jambe.

– C’est le fils du père Brown ! qu’en allons-nous faire ? criaient-ils triomphalement.

Le major réfléchit : puis il dit avec un sang-froid cynique :

– Il faut l’attacher à la queue d’un cheval et le mener à Ossawatamie. Il y a d’ici une trentaine de milles. Mes nègres y chercheront certainement un refuge ; mais nous saurons bien les reprendre dans une souricière que je leur tendrai. Ce bandit-là, ajouta-t-il en frappant Frederick du pommeau de son sabre, ce bandit-là, mort ou vivant, nous servira d’appât.